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La Fontaine (scénario)

1. INT – SALLE GAVEAU – NUIT
Sur la scène, FRANCESCO, un jeune homme d’une vingtaine d’années exécute vigoureusement Mazeppa sur un grand piano de concert devant une salle comble.

FRANCESCO (OFF)
La première fois que j’ai rencontré Tilda, je jouais au concert de fin d’année du conservatoire, Salle Gaveau. J’avais choisi Mazeppa, la 4ème étude transcendante de Franz Liszt. Une pièce difficile que je travaillais depuis des années.

Sur le bord de la scène, en coulisses, TILDA, une femme d’environ 70 ans, bourgeoise bien habillée, cheveux tirés en arrière, regarde le concert attentivement.
FRANCESCO achève la pièce.

2. INT – COULISSES DE LA SALLE GAVEAU – NUIT

FRANCESCO (OFF)
J’avais livré ce soir ma meilleure interprétation et reçu nombre de félicitations. Parmi elles, une de mes professeurs me présenta Tilda…

FRANCESCO sort de sa loge accompagné d’une jeune femme et d’un homme d’une quarantaine d’années qui lui présente TILDA. Ils se serrent la main. TILDA lui parle sans que l’on ne distingue des paroles. Elle le félicite chaleureusement.

FRANCESCO (OFF)
…qui me remercia longuement pour la pièce, visiblement un peu émue et m’expliqua qu’elle avait une véritable passion pour Liszt. Je ne sais trop si c’est son enthousiasme intriguant ou l’argent qu’elle me proposa qui me décida, mais quand elle me proposa de jouer chez elle du Liszt, j’ai accepté.

FRANCESCO sourit, emballé.

3. INT – BERLINE – NUIT
FRANCESCO est assis, peu à l’aise, à l’arrière d’une large berline noire conduite par un CHAUFFEUR d’une cinquantaine d’années. TILDA est assise de l’autre côté de la banquette, satisfaite.

FRANCESCO (OFF)
Elle habitait seule à Neuilly dans une grande villa qu’elle avait hérité de son mari décédé il y a quelques années. Passionnée de musique classique, elle avait créé une fondation pour soutenir la création musicale un peu partout.

4. EXT – MAISON DE TILDA – NUIT
La voiture roule dans un petit chemin bordé d’arbres et s’arrête entre les marches de la maison devant une fontaine où trône une statue d’un éphèbe musicien nu.

FRANCESCO (OFF)
Il n’y aurait qu’elle, moi et son Steinway D274 entre nous m’avait-elle dit.

FRANCESCO sort de la voiture et ferme la porte de la berline noire, marchant dans les graviers vers la maison.

5. INT – MAISON DE TILDA – NUIT
Le salon est une grande pièce de marbre blanc et noir où trône un immense piano à queue Steinway D274 qui semble intact et vierge. FRANCESCO tourne doucement autour sans oser s’en approcher.

TILDA
Désirez-vous boire quelque chose, jeune homme ?

FRANCESCO
(peu à l’aise)
Non, merci, ça ira. Madame.

TILDA fixe FRANCESCO avec un léger sourire en coin. Toujours mal à l’aise, FRANCESCO détourne le regard pour et scrute la pièce en touchant le piano d’une main.

TILDA
(en prenant un petit temps entre toutes ses phrases)
Vous m’avez fait grande impression l’autre soir.
Il est rare qu’un garçon aussi jeune soit capable de rendre,
avec autant de poésie et de violence,
toute la complexité des études transcendantes de Liszt.

FRANCESCO
Merci madame.

FRANCESCO ouvre le couvercle noir du piano, la caresse et le contemple. Il joue quelques notes.

TILDA
Inutile de me remercier.
Je ne dis jamais rien pour être gentille.

FRANCESCO ne se détend pas.

TILDA
Vous avez un don jeune homme.
Vous êtes le premier petit garçon que j’invite dans ma demeure pour y jouer en privé.
Les petits garçons m’embêtent généralement.
Ils jouent sur le piano comme ils jouent, pardonnez-moi l’expression, avec leur verge.
Rapidement, frénétiquement, froidement, mécaniquement.
(elle s’approche de lui, mime ce qu’elle dit avec grâce)
Les hommes par contre… Les hommes jouent du piano comme ils jouent avec le corps d’une femme.
(elle fait de grands gestes qui font voler le tissu de sa robe légère)
Avec passion, dans un mélange de légèreté et de fermeté.
Avec érotisme.
Croyez-vous être un homme ou un petit garçon mon cher ?

FRANCESCO est immobile et s’assied devant le grand piano.

FRANCESCO
(surpris par la question et gêné)
Hum… Je… Je… C’est une question intéressante… Je

FRANCESCO croise ses mains.

TILDA
(voulant réchauffer un peu l’atmosphère)
Bien sûr, pardonnez-moi ! Je deviens vieille et m’embourbe dans des discutions épineuses sans même y réfléchir. Pardonnez-moi.

FRANCESCO
Il n’y a pas de problème madame.

TILDA
(Temps) Bon, vous sentez-vous à l’aise de débuter.

FRANCESCO
Absolument madame.

FRANCESCO se tourne face au clavier. Il place ses doigts au-dessus des touches. Après une lente respiration, il débute Appassionata. TILDA, dans son canapé, fixe FRANCESCO de la même façon qu’elle le faisait lors du récital, avec douceur et tendresse.

FRANCESCO (OFF)
Cette soirée, malgré un début embarrassant, se déroula sans encombre.
Je restai une demi-heure à la fin de ma performance pour lui tenir compagnie. Je crois qu’elle avait besoin de paroles autant que de musique.
Elle me proposa de venir chaque jeudi en début de soirée pour lui jouer quelques morceaux. De Liszt bien sûr.

FRANCESCO continue de jouer la pièce devant TILDA, passionnée.

6. INT – MAISON DE TILDA – SOIR
Assis devant le piano, FRANCESCO joue Chasse-Neige. TILDA, debout près de lui, pose une main sur son épaule et regarde avec attention ses doigts virevolter sur le clavier.

FRANCESCO (OFF)
Une intimité se créait entre moi et Tilda.
J’y voyais l’intimité d’une vieille dame qui avait besoin de compagnie, celle d’une relation grand-mère – petit-fils peut être.
Elle qui m’écoutait, me donnait quelques conseils, m’encourageait, en redemandait, toujours souriante.

TILDA dépose un plateau avec quelques biscuits et du thé sur un guéridon près du piano. Elle marche lentement autour de FRANCESCO qui continue de jouer Chasse-Neige. Elle caresse son épaule en souriant et laisse tomber sa main sur son dos.

7. INT – MAISON DE TILDA – SOIR
FRANCESCO exécute Eroica alors que TILDA est étendue sur le canapé de cuir derrière le piano.

FRANCESCO (OFF)
Je remarquai après quelques séances qu’un frisson étrange la parcourait lorsque je m’exécutais au piano.
Sans savoir qu’en penser.

Couchée sur le canapé, TILDA a de temps à autres, de petites convulsions au niveau du bas ventre.

FRANCESCO (OFF)
J’entendais entre deux silences sa respiration devenir plus lourde et plus saccadée.
À ces moments précis, je sentais qu’elle ne me regardait plus jouer.

TILDA, dans une extase, tient sa tête vers l’arrière, les yeux fermés.
Les mains de FRANCESCO courent sur le clavier.
FRANCESCO finit les dernières mesures de Eroica, faisant dos à TILDA, toujours étendue sur le canapé.

8. INT – MAISON DE TILDA – SOIR

FRANCESCO (OFF)
Lors de ma cinquième ou sixième venue, un événement changea la vision de mes visites.
Alors que je jouais Feux Follets, je remarquai que TILDA respirait encore plus fort qu’à l’habitude.

FRANCESCO termine la pièce et se redresse lentement sur son siège. On entend la respiration de TILDA qui se change parfois en légers cris de jouissance. VICTOR n’ose pas se retourner et reste crispé sur son siège.

Silence.

Après quelques secondes, il jette un coup d’œil en direction de TILDA et l’aperçoit, une main à la culotte, se masturbant sur le canapé. Honteux, il se retourne vers le clavier et débute rapidement Wilde Jagd avec un peu de maladresse dans l’exécution. Il joue rapidement, cripsé.

La main de TILA se pose sur son épaule. Il cesse de jouer.

Silence.

FRANCESCO, mains sur les cuisses, regarde droit devant lui.

TILDA
Tu te mets à jouer comme un petit garçon maintenant.

FRANCESCO
Désolé… Je… Je ne voulais pas vous…

TILDA
Tu n’as rien fait de mal.
(temps)
Ça te rend nerveux de regarder ?

FRANCESCO reste toujours immobile. TILDA tourne autour de lui et le regarde tendrement, parfaitement habillée.

FRANCESCO
Je ne sais pas.

TILDA
As-tu déjà vu une femme se caresser ?

FRANCESCO
Oui, oui… C’est que… C’est inhabituel…

TILDA
Veux-tu tout de même continuer de jouer
ou tu préfères arrêter ?

FRANCESCO déglutit difficilement.

Silence.

Il prend une respiration, place ses doigts au-dessus sur clavier, puis expire en débutant Mazeppa.

TILDA se déplace autour du piano en glissant ses mains sur la surface noir de l’instrument, bougeant la tête sur la mesure. Son visage semble prendre du plaisir sur les montées du morceau. FRANCESCO fixe ses doigts. TILDA monte doucement sur l’extrémité du piano et avance en direction de FRANCESCO. Arrivée près du lutrin, elle s’assoit face à FRANCESCO et monte ses genoux en laissant glisser sa robe le long de ses cuisses. Les yeux clos, elle porte la main à son sexe et se caresse lentement. FRANCESCO ne la regarde pas et continue.

À mesure que la pièce grimpe d’intensité, la respiration de TILDA se fait de plus en plus forte et se font dans la musique. Dans un paroxysme de plaisir, la cyprine de TILDA coule le long du piano et termine son parcours en se déversant légèrement sur le clavier du Steinway.

9. EXT – MAISON DE TILDA – SOIR
FRANCESCO quitte d’un pas rapide la demeure de TILDA.

FRANCESCO (OFF)
Honteux, je jurai de ne plus jamais remettre les pieds dans cette demeure.
C’était tellement gênant, troublant et… dégueulasse.
Je trouvais son attitude tellement déplacée.

FRANCESCO franchit la grande porte donnant sur la rue, marche à travers les graviers, et passe devant la fontaine.

(NOIR)

10. EXT – SALLE DE CONCERT – SOIR
VICTOR sort de la salle de spectacle d’un pas rapide et cherche un taxi.

FRANCESCO (OFF)
J’ai revu une fois quelques mois après l’incident TILDA à la sortie d’un concert.
Elle était seule et semblait chercher son chauffeur.

FRANCESCO hèle un taxi et ouvre la porte. TILDA s’engouffre aussi dans sa voiture en regardant FRANCESCO à travers sa fenêtre fumée. TILDA baisse la vitre et sourit à FRANCESCO.

FRANCESCO (OFF)
Son sourire semblait s’excuser.
Ses yeux semblaient m’inviter.
Et j’allai la saluer.

FRANCESCO ferme la portière de la voiture, s’approche de celle de TILDA puis lui dit quelques mots que l’on ne distingue pas.
FRANCESCO (OFF)
Elle me proposa de venir chez elle une dernière fois.
Pour le concert de l’amitié me dit-elle.
Jamais je ne comprendrai pourquoi j’ai accepté.
Mais j’ai accepté.

VICTOR entre dans la voiture.

11. INT – BERLINE – SOIR
Le son de l’exécution de Mazeppa débute dans la voiture. FRANCESCO semble moins gêné, et parle avec TILDA. On n’entend pas leurs paroles. Ils rient.

(le son est continu)

12. EXT – MAISON DE TILDA – SOIR
La berline passe devant la fontaine et s’immobilise devant l’escalier de la villa.

13. EXT – MAISON DE TILDA – SOIR
TILDA et FRANCESCO parlent dans le salon. On voit également FRANCESCO joue Mazeppa.
Derrière lui, TILDA glisse ses mains dans ses cheveux puis caresses ses épaules.

VICTOR (OFF)
Ce soir-là, je jouais Mazeppa comme je ne l’avais jamais fait auparavant.
La violence des cordes venait de cette étrange excitation que me procurait Tilda.

FRANCESCO continue et ne se laisse pas déconcentrer. Il exécute à merveille sa partition.
TILDA caresse FRANCESCO. Ses mains se déplacent sur son torse et sur ses cuisses. Concentré, le pianiste joue la partition avec maîtrise.

VICTOR (OFF)
Oui elle m’excitait, Dieu seul sait pourquoi.
Ivre et stimulé par ses gestes et ses mouvements, je continuai à marteler Mazeppa sur son Steinway, frappant chaque note…
Comme un mâle.

TILDA lâche FRANCESCO et se déplace autour du piano. Doucement, elle grimpe sur l’extrémité de l’instrument et avance en direction de FRANCESCO. Arrivée près du lutrin, elle s’assoit face à FRANCESCO, porte la main à son sexe et se caresse lentement. FRANCESCO la regarde.

FRANCESCO (OFF)
Libéré d’une quelconque tension, je laisse TILDA prendre plaisir au rythme de Mazeppa, comme une union sacrée en sexe et musique.
Quand l’excitation est devenue trop forme, je lâchai le clavier pour pris entre mes mains TILDA d’un geste ferme.

FRANCESCO interrompt la pièce d’un accord dissonant. Il défait son pantalon, empoigne le tabouret et l’amène du côté latéral du piano. Alors qu’il monte sur le siège, TILDA s’approche de lui et croise ses jambes autour de son bassin. FRANCESCO la pénètre de façon brusque, emporté par la musique qui résonne encore et les émotions.

Après quelques instants, TILDA pousse un grand cri de jouissance et s’effondre, inanimée sur le piano. FRANCESCO saute du tabouret, remet son pantalon en vitesse, regarde à gauche et à droite, remonte sur le tabouret et tente de réveiller TILDA en lui donnant de petites claques au visage.

FRANCESCO (OFF)
Tilda mourut un soir d’hiver.
Je ne fus pas accusé de quoique ce soit et, pour préserver la réputation de la dame…

Le pianiste continue de tenter de réanimer la dame. Après un moment passé à la gifler, il téléphone, agité.

(NOIR)

14. INT – EGLISE – JOUR
FRANCESCO (OFF)
…l’histoire ne s’ébruita pas.
J’assistai à ses funérailles quelques semaines plus tard. Beaucoup de personnes étaient venues à l’église pour rendre un dernier hommage à Tilda.

A l’intérieur d’une église, un jeune pianiste joue Chasse-Neige devant un parterre de personnes tristes.

FRANCESCO (OFF)
Parmi la foule, je remarquai que dans un coin de la salle, une dizaine de garçons, dont certains pianistes que je connaissais écoutaient la messe, silencieux, alors qu’en arrière-plan, on pouvait entendre la 12ème étude transcendante de Liszt.

Alors que défile ceux qui pourraient être la famille, à mesure que la voix off avance, des JEUNES HOMMES (la vingtaine, la même physique que FRANCESCO), avance en file indienne pour bénir le corps une dernière fois.

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