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Rendez-vous manqué

Je déteste les jours de pluie parce qu’ils annoncent systématiquement des mauvaises nouvelles. La première fois que j’ai raté mon bac, il pleuvait. Le jour du décès de mon père, il pleuvait. Quand Lilyan m’a quitté, il pleuvait. Et chaque jour de pluie me ramène à ma condition d’homme triste et seule, chaque goutte devient une potentielle annonce prête à me mouiller pour des jours et des mois. Des années. Aucun vêtement sec ne me ramènera jamais mon père.

Depuis une vingtaine de minutes j’attendais Gauthier près de la Fontaine des Innocents un rendez-vous conclu par SMS la veille. Pas l’histoire d’amour comme dans les livres, juste un garçon rencontré sur une application quelques jours plus tôt. Photos attirantes, jolis sourires, intéressant à la discussion, quelques points communs, ont suffi à ce qu’on s’ajoute sur Facebook puis qu’on décide de se voir, en vrai. En vrai est une expression qui m’exaspère plutôt d’ailleurs. Comme si ces messages entre deux personnes pourtant bien réelles, qui utilisent des terminaux qu’on tient dans nos mains qui existent et qui passent bien des réseaux fait matérialisés n’était pas réels. Toutes nos conversations étaient bien réelles. Quand je lui a parlé de la perte de mon père et lui de sa dépression chronique, c’était bien réel. Mais on ne croit qu’à ce qu’on voit.

Quand la pluie a finalement cesse, je me suis dit qu’il ne viendrait pas. Encore un. A chaque fois ça me rend un peu triste, un déchirement comme l’impression d’avoir été trahi par le néant. Mais je m’y fais. Dans quelques jours je l’aurai oublié. Ma vie n’est qu’une succession de promesses non tenues.
Alors que je me levais pour aller regarder les livres de la libraire derrière, j’ai vu un visage passé. Je crois qu’il était l’allégorie de la tristesse, tellement les larmes semblaient marquer son visage et qu’il semblait le porter sur lui. Malgré la pluie qui venait tout juste de s’arrêter, il ne portait ni parapluie ni manteau pour couvrir ses beaux et longs cheveux blonds parfaitement secs. J’ai marché vers lui pour l’observer. Il s’est retourné. Gêné j’ai souri malgré ses larmes qui ne semblaient pas pouvoir sécher, elles. Je lui ai demandé son nom. Il m’a regardé puis a regardé ses pieds.

Allez, viens t’assoir avec moi. On est toujours mieux quand on partage sa tristesse à deux.

On s’est assis à la terrasse couverte d’un café qui fait le coin. En réalité, je suis souvent passé devant sans jamais oser y entrer alors que j’adore la décoration. Et j’avais envie de partager un thé vert. Quand j’ai demandé ce qu’il voulait boire il a haussé les épaules. Deux thés verts, ça ira.
J’attendais quelqu’un mais il n’est jamais venu. C’est sans doute moins grave que toi, mais… Je suis un peu sensible, alors c’est le genre de truc qui me met mal à l’aise.
Il m’a regardé dans les yeux, m’a fixé au point que j’avais l’impression de regarder le blanc de son âme et l’éclat de son esprit. Ou était-ce juste la clarté de ses yeux bleus qui m’éblouissait ? En tout cas, ce garçon était incroyablement beau et ne méritait pas de pleurer. Jamais.

Mais je me sens moins seul maintenant tiens, je suis content de t’avoir proposé, je ne fais jamais ça. D’ailleurs c’est la première fois.

Le garçon aux yeux bleus a baissé la tête pour esquisser son tout premier sourire depuis notre courte et naissante relation. Le serveur déposa nos deux tasses de thé. Je ne pouvais m’empêcher de le scruter, ce bel inconnu intrigant.

Qu’est-ce que tu faisais au milieu de cette place, aussi triste ?

Ses doigts se tortillaient les uns avec les autres, et ses yeux baissés tentaient d’éviter mes questions. Je crois que je venais de lui rappeler ses ennuis.
Je suis… désolé, enfin je ne te sens pas obligé de me raconter. Désolé, je ne suis pas très adroit avec les gens.

Son silence était déconcertant. Que dire de plus ? Il leva ses yeux, légèrement plissé comme pour me dire qu’il allait bien. Je savais qu’il me mentait évidemment, mais je n’avais pas envie de lui rappeler ses mauvais souvenirs. Juste de passer ce temps perdu pour un autre avec lui.

Tu peux sourire, c’est déjà une bonne chose je crois !

J’ai relevé mes yeux de ma tasse pour le regarder, et nos regards se sont croisés pour la première fois. Comment peut-on avoir des yeux aussi translucides ? L’inconnu prit sa passe de thé en me remerciant d’un nouveau sourire. Il avait toujours l’air triste, mais peut-être moins anxieux désormais, soulagé ?

Tu sais, peu importe ce qui t’arrives, j’ai appris un truc à force de vivre, c’est que le temps arrange les choses, et qu’on finit par oublier, petit à petit, de plus en plus, et à se faire à n’importe quoi. Il faut apprendre à aller de l’avant.

J’ai bu une gorgée de thé en regardant le bout de la rue qui semblait étonnement déserte.

Je crois que c’est ça, vivre.

Il posa sa main sur la mienne avant de la retirer lentement. Je pris ça pour un remerciement. J’ai regardé la Fontaine des Innocents qui semblait s’être arrêté, mais j’étais trop loin pour voir vraiment. Quand j’ai voulu voir ce que fixait mon bel inconnu… il avait disparu. La rue est redevenue vivante, bruyante. Le serveur s’est approché de la table sans me regarder, puis a posé un petit papier. L’addition indiquait : un thé, 5€.

Le soir avant de me coucher, je me suis connecté pour Facebook pour regarder mes messages. Et puis je me suis souvenu de Gauthier. Je suis allé sur son profil pour voir s’il m’avait bloqué. Non. Au moment de cliquer sur le bouton message pour lui faire part de ma déception de ce rendez-vous auquel il n’était pas venu, j’ai vu que son mur était rempli de messages d’amis postés aujourd’hui. Des messages de détresses, de tristesse, des on ne t’oubliera pas, des RIP, des putain pas toi. En remontant quelques messages, j’appris que Gauthier c’était suicidé dans la nuit.

Peiné par la disparation de celui que je ne connaissais que depuis quelques jours via des messages, mais obsédé par le nombre de messages de ses proches, je scrutai chaque publication jusqu’à cette postée par Amélie, les montrant tous les deux assis sur un banc public. Souriant, Amélie tenait ses longs cheveux blonds. Et Gauthier regardait l’objectif avec ses grands yeux bleus translucides.

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