Skip to content

Mélodie

Tout a commencé avec le miroir de l’appart’ de Guillaume que nous avions récupérer dans une ancienne usine. Il avait trouvé sa place sur la table basse du salon. Quand le soleil se coucha, ses rayons vinrent frapper la glace. J’ai dû plisser les yeux pour réussir à le regarder.

– Du coup on fait quoi Gui’ ?

– Bah on se prépare et on sort non ?

Guillaume sort un pochon de son sac et fait une ligne de poudre blanche parfaitement droite sur la glace.

– T’es sur ? Enfin je veux dire, tu connais les mecs ?

– Ouais, on peut leur faire confiance. Enfin la dernière fois c’était un peu la merde mais bon…

Gui’ dégaine une paille de son sac et aspire la ligne sans que j’ai le temps de le voir. Il y a encore quelques mois je n’avais encore jamais vu ne serait-ce qu’un gramme de beuh. Le colloc’ de Guillaume sort de sa chambre en silence. Florent, plutôt mou, le cliché du fumeur de shit en fait, mais toujours le mot pour rire. Niveau colloc’, c’est le genre de mec qui ne fait jamais les courses et oublie ses poils pubiens dans la douche. Il s’affale dans le canapé sans dire un mot et allume son spliff.

– Y’a encore l’autre con qui joue de la guitare, balance Florent

– Ah ? Je n’entends rien.

– Bah écoute putain.

Florent colle son oreille contre le tapis et me demande de faire de même. Je m’exécute. Effectivement, j’entends vaguement quelques trucs en dessous. Je me relève un peu dégouté par le sol. On voit que les mecs font rarement le ménage.

– Tu prends la suivante ?

Gui’ a déjà préparé deux nouvelles lignes. Sans attendre ma réponse, il en aspire une d’une seule traite. Il renifle bruyamment puis se retourne vers moi en s’essuyant le nez avec sa main.

– Alors ?

Je n’ai pas envie d’avoir l’air d’un con, et puis ce n’est pas la première fois. A peine la poudre aspirée, je ressens cette inondation de sens dans mon corps. Je ressens tout, je comprends tout, j’entends la guitare. Oui je l’entends. Je ne reconnais pas le morceau, mais clairement je reconnais l’air. Je l’ai déjà entendu. A la radio je crois. Y’a pas longtemps même. Le néon du salon se met à scintiller. Ou peut-être qu’il scintillant avant. J’observe Flo’ et Gui’ qui continuent à boire et à fumer.

– C’est pour ça que j’ai rien dit à ce connard, mais bon, voilà.

Je ne sais pas de quoi ils parlent. Pas grave. Gui’ a préparé trois nouvelles lignes. Flo prend la sienne. Gui prend la sienne. Je prends la mienne.

– Putain ça me fait rien cette merde, dit Florent.

– Pourtant elle est cool, ça me file des frissons à chaque fois.

J’écoute mais je ne dis rien. Je subis. Je profite. J’admire. Je laisse couler. Je suis assis juste à côté de Florent, sentant le poids de mon corps m’enfoncer dans le canapé. Je réponds sans savoir ce que je raconte, les mots jaillissent comme des balles de ma bouche. Comme un hologramme de moi-même, je me regarde partir. Où ? Aucune idée. Mais je pars, en regardant le néant scintiller au rythme de mes pensées.

La poussière semble prendre vie autour de moi, s’agit, tournoie comme une cigogne dans un ciel de printemps jusqu’à devenir plus vivante que moi. Ça tourne, tout tourne, je tourne. Puis les particules s’enflamment, gonflent, pulsent jusqu’à devenir une supernova de lumière le temps d’un instant. Un intense flash qui me rend presque aveugle et brule.

Je suis dans un marais où tombent des flocons de lumière, cendres mouvantes qui créé de la mousse à la surface de l’eau. Je ne peux pas bouger mais mon corps avance. Il avance, tout en étant absorbé par le fond. Un étrange feu bleu à la surface de l’eau brûle les poissons qui s’aventurent autour de moi. Un brochet. Une anguille. Une truite. Ça pourrait être une baleine que rien ne me choquerait.

Alors que ma tête s’enfonce dans l’eau, j’entends le rire de Guillaume. Puis des cris. L’eau turquoise et grisâtre s’ensevelit et m’entraine au fond de cette vase. Des nénuphars géants referment la surface, empêchant la lumière de passer.

Totalement enseveli, avait d’énormes douleurs à la cage thoracique et des difficultés à respirer, je bouge mes bras. Ma main sent quelque chose, comme s’il y avait autre chose de l’autre côté, un autre monde qui m’aspire. L’eau me semble de plus en plus gelée et je ne vois plus rien, tentant juste vainement de me débattre pour atteindre l’autre côté.

Noir.

Quand je rouvre les yeux, je suis allongé sur une pierre près de roseaux au bord d’un autre marais. La surface de l’eau, éblouie par l’opacité d’un miroir m’empêche de voir ce qu’il y a dedans. Serais-je sorti de la ? Derrière moi, des ténèbres avancent. De plus en plus vite. Se rapprochent de moi. Mon regard court pour trouver quelque chose, et se fixe sur des espèces de petites lucioles qui clignotent de l’autre côté. Je ne peux pas marcher mais je me déplace quand même, enjambant le sol répugnant où se massent asticots et restes de mammifères ensanglantes. La puanteur m’empêche de respirer normalement. Un arbre calciné s’effondre à côté de moi, laissant tomber un nid d’abeilles noirci, tandis que je divague le long du marécage bourdonnant qui chante un étrange maléfice que je connais.

Je reconnais cette mélodie. Elle s’imprègne jusqu’au fond de mes os, dans mon cœur, serrant mes poumons pour m’empêcher de respirer. J’aimerais hurler mais rien ne sort. La mélodie. Cette mélodie, m’attrape et m’enfonce dans le marais qui m’avale à nouveau comme une énorme trachée vivante.

Noir.

Puanteur. Guitare. Néon. Visage de Gui’. Voix déformées.

– Woh tu te réveilles ?

– Ah bah c’est bon regarde.

J’ouvre difficilement les yeux.

– Allez grouille, j’ai cours, je dois me barrer là.

A mes yeux, Gui’ comprend que j’en demande plus.

– Il est 9H, t’as dormi genre toute la nuit là

Je mets de longs instants à reprendre mes esprits avant de demander :

– Dis… vous avez mis de la musique ?

– Non, on avait assez de l’autre qui jouait de la guitare à fond déjà ! Toujours sa musique de merde, toute la nuit.

Je cligne des yeux, encore gelé par l’eau du marécage. Cette musique. Oui, cette musique…

 

Texte sélectionné pour le concours Médiathèque Jean-Michel Bollé de Redon et le Service environnement de la CCPR

Published inNouvelle 1