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Mois : novembre 2017

Il y a deux ans

C’était un vendredi. C’était le vendredi. J’avais le choix entre sortir avec des amis professionnels au Mama festival ou un concert avec des amis musiciens. Les deuxièmes n’avaient plus trop donné de nouvelles, et j’avais la flemme d’aller à La Cigale car je devais livrer un scénario le lendemain. D’autant plus que mes parents devaient venir, et qu’il fallait que je range un peu.

J’étais exactement dans la même position qu’au moment où j’écris à l’instant. Même bureau, même ordinateur, même clavier, même logiciel d’écriture.

21H30. Je reçois un SMS d’un ami habitant à Parmentier qui m’avait (j’avais oublié) proposé d’aller boire un verre à l’Orange Mécanique. « Bouge pas dans le quartier, y’a un braquage apparament, ça tire ».

Les minutes passent, Twitter, s’enflamme. Le braquage devient des rafales en terrassae, puis une explosion au Stade de France, puis des tirs devant une salle de concert. La profusion d’information est énorme, impossible de savoir ce qui se passe. Des tirs à Châtelet. Une explosion à Etienne Marcel.

J’appelle mes parents pour leur dire de ne pas venir tandis que s’échangent des centaines de SMS et de messages sur Facebook.

Facebook. Putain, Facebook. Comment oublier ce message ?

En haut de mon fil d’actualité, une relation professionnelle que j’ai croisé quelques fois poste un message commenté plusieurs dizaines de fois.

bloqué au premier étage du bataclan. tirs et terroristes en bas. on est cachés aidez nous.

Putain le Bataclan. Bien sur, le concert des EODM, c’est là bas qu’on voulait allait sans finalement donner suite. Je pense à mes copains photographes de concert, certains doivent être là bas. Et le label ? Et la prod ? Et d’autres ?

La soirée s’éternise. Les extérieurs s’appellent, se textotent et se rassurent.

Viens chez moi si tu veux, j’ai de la place.

Alors que les médias passent en boucle les images de direct où on ne voit rien, dont on ne sait rien, les rares informations de l’intérieur font le tour des messages.  Sebastien avec qui j’ai fait de la radio est sorti tôt avec une balle dans le pied, Marion, amie photographe serait à l’intérieur, Thomas, chargé de comm d’une salle de concert est toujours dedans, Thomas que j’ai vu cette semaine à son retour de tournage, chef de projet du groupe serait pris en otage mais irait bien, avec l’assistant du boss d’Universal.

La nuit avance. Pas les infos. Le Bataclan est évacué. Puis la photo est diffusée. Cette putain de photo que le DG de Facebook refusera de supprimer. Cette putain de photo qui montre l’intérieur de ce Bataclan où j’ai vu tellement de concerts, où j’ai travaillé tellement de fois. Et au milieu des litres de sang. Des corps. Et Thomas ? Et Marion ? Lola aussi serait là bas. Et les autres ?

Toutes les personnes qui ne répondent pas sont de potentielles victimes.

Chacun, calfeutré chez lui, souvent seul, envoie les messages d’informations aux autres. Thomas serait vivant et extrait vers un hôpital. Personne ne sait où. Marion a été vue avec une balle dans le dos. Pas de nouvelles de Lola, de l’autre Thomas.

Nuit interminable qui dure des jours, des années. Sans sommeil. Et toujours sans nouvelles.

8H. Thomas n’aurait finalement jamais été transféré.

Non.

Thomas a été assassiné dans les loges, parmi les premiers.

Thomas est mort.

Et pourtant, je l’ai vu jeudi. Comment peut il être mort ? C’est tellement loin le terrorisme. Le terrorisme c’est dans les autres pays. Le terrorisme c’est pour les autres. Le terrorisme c’est à la télé et dans les films.

Lola est morte.

Seul dans mon appartement au cœur des ambassades parisiennes je vois les militaires sécuriser les différents ambassades autour de moi. J’ouvre à peine la fenêtre, effrayé par ce qui pourrait se passer dehors, en pleurant le souvenir de ceux qui ne peuvent pas être morts.

Thomas D. est mort.

Chacun distille sa tristesse entre la joie des survivants et le partage digital de son effondrement. Je chiale mon désespoir par SMS à A. qui m’apprend qu’une de ses amies est gravement blessée. Je ne la connais pas, mais… C’est tellement proche pourtant.

Marie est morte.

La liste des gens, amis, collègues, partenaires ou connaissances, s’allongent. J’écris des conneries pleureuses sur mes carnets. La journée s’écoule dans une tristesse cadavérique et médiatique. Je tente de mettre des mots sur ma colère et des maux sur ma haine.

Dimanche. Les premiers survivants écrivent leurs témoignages, puis quelques familles annoncent des décès. J’ai l’impression que tous mes amis connaissent un ami qui… Aragon chanté par Brassens berce mes adieux virtuels tandis que je continue à écrire et à écrire pour oublier.

Lundi. Le monument aux morts digital semble se terminer, et l’hécatombe est insoutenable parmi les connaissances. Des textes bouleversants sont publiés sur divers médias, de survivants et de proches. Et moi, et moi, et moi…

Et il y a moi, ni trop proche, ni trop loin, seul avec ma peine que je peine à partager. Moi aussi j’écris, mais pour qui, et pourquoi ? Qui suis pour excuser mes larmes à tous les voyeurs d’internet prêt à essuyer tous les pleurs télévisuels ? Pudique émotionnel, je continue à écrire, pour moi et rien que pour moi, laissant l’exposition à ceux qui la mérite et qui en ont la légitimité.

La suite ? La suite c’est des obsèques en série, des rencontres avec cette amie photographe à l’Olympia du même groupe, bouleversée, marquée, perdue, ou Sébastien qui me raconte être incapable de regarder la télévision, terrifié par la moindre de violence. La suite c’est la démagogie politique et son état d’urgence permanent liberticide, c’est la récupération des médias sur la moindre violence pour quelques clics, la récupération des racistes pour quelques idées, la récupération politique pour quelques passages télés.

On a toujours moins de chance de mourir du terrorisme que du SIDA, d’un accident domestique, d’une sortie de route, de la drogue, de l’alcoolique, de n’importe quel cancer et même d’une hydrocution banale, mais on continue tous les mois à se focaliser sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à une acte terroriste.

Depuis on a nettoyé la place de la République qui ne pleure plus ses morts, on a réouvert le Bataclab, lors d’un très long after arrosé d’émotion avec Peter Doherty. On n’a rien oublié, mais on a fait avec.

C’était il y a deux ans, et je n’oublie rien de ceux qui sort partis là bas, ceux que je connaissais, et puis les autres, qui m’étaient tellement plus proches qu’une dépêche AFP comme j’en lis cinquante par jour. C’était il y a deux ans mais je me rappelle de chaque semaine de cette nuit là, de l’angoisse et de l’impuissance. C’était il y a deux ans et je suis encore là, au même endroit. C’était il y a deux ans, et je pleure encore. Juste un peu moins.