Skip to content

Catégorie : Nouvelle 1

Mélodie

Tout a commencé avec le miroir de l’appart’ de Guillaume que nous avions récupérer dans une ancienne usine. Il avait trouvé sa place sur la table basse du salon. Quand le soleil se coucha, ses rayons vinrent frapper la glace. J’ai dû plisser les yeux pour réussir à le regarder.

– Du coup on fait quoi Gui’ ?

– Bah on se prépare et on sort non ?

Guillaume sort un pochon de son sac et fait une ligne de poudre blanche parfaitement droite sur la glace.

– T’es sur ? Enfin je veux dire, tu connais les mecs ?

– Ouais, on peut leur faire confiance. Enfin la dernière fois c’était un peu la merde mais bon…

Gui’ dégaine une paille de son sac et aspire la ligne sans que j’ai le temps de le voir. Il y a encore quelques mois je n’avais encore jamais vu ne serait-ce qu’un gramme de beuh. Le colloc’ de Guillaume sort de sa chambre en silence. Florent, plutôt mou, le cliché du fumeur de shit en fait, mais toujours le mot pour rire. Niveau colloc’, c’est le genre de mec qui ne fait jamais les courses et oublie ses poils pubiens dans la douche. Il s’affale dans le canapé sans dire un mot et allume son spliff.

– Y’a encore l’autre con qui joue de la guitare, balance Florent

– Ah ? Je n’entends rien.

– Bah écoute putain.

Florent colle son oreille contre le tapis et me demande de faire de même. Je m’exécute. Effectivement, j’entends vaguement quelques trucs en dessous. Je me relève un peu dégouté par le sol. On voit que les mecs font rarement le ménage.

– Tu prends la suivante ?

Gui’ a déjà préparé deux nouvelles lignes. Sans attendre ma réponse, il en aspire une d’une seule traite. Il renifle bruyamment puis se retourne vers moi en s’essuyant le nez avec sa main.

– Alors ?

Je n’ai pas envie d’avoir l’air d’un con, et puis ce n’est pas la première fois. A peine la poudre aspirée, je ressens cette inondation de sens dans mon corps. Je ressens tout, je comprends tout, j’entends la guitare. Oui je l’entends. Je ne reconnais pas le morceau, mais clairement je reconnais l’air. Je l’ai déjà entendu. A la radio je crois. Y’a pas longtemps même. Le néon du salon se met à scintiller. Ou peut-être qu’il scintillant avant. J’observe Flo’ et Gui’ qui continuent à boire et à fumer.

– C’est pour ça que j’ai rien dit à ce connard, mais bon, voilà.

Je ne sais pas de quoi ils parlent. Pas grave. Gui’ a préparé trois nouvelles lignes. Flo prend la sienne. Gui prend la sienne. Je prends la mienne.

– Putain ça me fait rien cette merde, dit Florent.

– Pourtant elle est cool, ça me file des frissons à chaque fois.

J’écoute mais je ne dis rien. Je subis. Je profite. J’admire. Je laisse couler. Je suis assis juste à côté de Florent, sentant le poids de mon corps m’enfoncer dans le canapé. Je réponds sans savoir ce que je raconte, les mots jaillissent comme des balles de ma bouche. Comme un hologramme de moi-même, je me regarde partir. Où ? Aucune idée. Mais je pars, en regardant le néant scintiller au rythme de mes pensées.

La poussière semble prendre vie autour de moi, s’agit, tournoie comme une cigogne dans un ciel de printemps jusqu’à devenir plus vivante que moi. Ça tourne, tout tourne, je tourne. Puis les particules s’enflamment, gonflent, pulsent jusqu’à devenir une supernova de lumière le temps d’un instant. Un intense flash qui me rend presque aveugle et brule.

Je suis dans un marais où tombent des flocons de lumière, cendres mouvantes qui créé de la mousse à la surface de l’eau. Je ne peux pas bouger mais mon corps avance. Il avance, tout en étant absorbé par le fond. Un étrange feu bleu à la surface de l’eau brûle les poissons qui s’aventurent autour de moi. Un brochet. Une anguille. Une truite. Ça pourrait être une baleine que rien ne me choquerait.

Alors que ma tête s’enfonce dans l’eau, j’entends le rire de Guillaume. Puis des cris. L’eau turquoise et grisâtre s’ensevelit et m’entraine au fond de cette vase. Des nénuphars géants referment la surface, empêchant la lumière de passer.

Totalement enseveli, avait d’énormes douleurs à la cage thoracique et des difficultés à respirer, je bouge mes bras. Ma main sent quelque chose, comme s’il y avait autre chose de l’autre côté, un autre monde qui m’aspire. L’eau me semble de plus en plus gelée et je ne vois plus rien, tentant juste vainement de me débattre pour atteindre l’autre côté.

Noir.

Quand je rouvre les yeux, je suis allongé sur une pierre près de roseaux au bord d’un autre marais. La surface de l’eau, éblouie par l’opacité d’un miroir m’empêche de voir ce qu’il y a dedans. Serais-je sorti de la ? Derrière moi, des ténèbres avancent. De plus en plus vite. Se rapprochent de moi. Mon regard court pour trouver quelque chose, et se fixe sur des espèces de petites lucioles qui clignotent de l’autre côté. Je ne peux pas marcher mais je me déplace quand même, enjambant le sol répugnant où se massent asticots et restes de mammifères ensanglantes. La puanteur m’empêche de respirer normalement. Un arbre calciné s’effondre à côté de moi, laissant tomber un nid d’abeilles noirci, tandis que je divague le long du marécage bourdonnant qui chante un étrange maléfice que je connais.

Je reconnais cette mélodie. Elle s’imprègne jusqu’au fond de mes os, dans mon cœur, serrant mes poumons pour m’empêcher de respirer. J’aimerais hurler mais rien ne sort. La mélodie. Cette mélodie, m’attrape et m’enfonce dans le marais qui m’avale à nouveau comme une énorme trachée vivante.

Noir.

Puanteur. Guitare. Néon. Visage de Gui’. Voix déformées.

– Woh tu te réveilles ?

– Ah bah c’est bon regarde.

J’ouvre difficilement les yeux.

– Allez grouille, j’ai cours, je dois me barrer là.

A mes yeux, Gui’ comprend que j’en demande plus.

– Il est 9H, t’as dormi genre toute la nuit là

Je mets de longs instants à reprendre mes esprits avant de demander :

– Dis… vous avez mis de la musique ?

– Non, on avait assez de l’autre qui jouait de la guitare à fond déjà ! Toujours sa musique de merde, toute la nuit.

Je cligne des yeux, encore gelé par l’eau du marécage. Cette musique. Oui, cette musique…

 

Texte sélectionné pour le concours Médiathèque Jean-Michel Bollé de Redon et le Service environnement de la CCPR

Mon livre s’est ouvert

Le sourire apparaît sur mon visage tentait de masquer les larmes qui embuaient mes yeux m’empêchant de voir distinctement ce garçon aux cheveux blonds.

« Allez, je dois y aller maintenant. Pourquoi tu pleures ? »

Son innocence et sa candeur presque maladive me frappent. Il tend sa main vers moi. La mienne s’ouvre et il se glisse dedans pour m’attraper. Mon cœur se gonfle tandis que nos mains nous unissent dans un moment solennel. Si nous étions dans un film, la scène serait au ralenti. Puis plus rien.

Chaque nuit je revois ta main qui me manque, je l’imagine caresser ma joue, et à son contact, je divague le long du rivage, je marche près de toi, et je la tiens cette main pour que jamais tu ne puisses partir, pour que jamais je ne ressente à nouveau ce manque que je partage à travers des mots.
Je te vois debout près de la fenêtre, le soleil se couchant sur ton visage, créant une aura sibylline. Tu es beau comme un ange. Tu es beau comme l’inaccessible, dans ce halo d’or qui t’enveloppe et semble te faire flotter devant moi.

Tes yeux doux me regardent, atteignant mon corps, perçant mon cœur, touchant mon âme. Ta main touche ma main pour me tirer vers toi. Mais au lieu de te retoucher, tu disparais dans les poussières qu’illuminent les rayons solaires à travers les persiennes. Mon esprit aspire à te toucher encore, à te parler, mais j’ouvre toujours les yeux avant, sentant tes larmes couler sur mes joues que plus personne ne caresse.

Je balaye cette pièce qui n’a plus ton odeur. La cheminée que tu aimais regarder ne crépitent plus, l’océan de l’autre côté de la fenêtre ne s’agit plus, le vent ne rafraîchit plus la véranda ou nous rêvions de futur. Assis devant ma grande plante fanée, je ne revois que ce passé, seul moment que je connais où tu es présent. De l’autre côté, près de la vitre qui n’est plus très propre, ton siège est désespérément vide. Je ne peux que t’y imaginer. Lui aussi t’attend.

A travers la douceur du printemps, je sens tes cheveux frais, j’entends ta voix mielleuse fredonner ces mélodies que j’aimais. Je revois tes beaux yeux clairs se refléter contre la vitre, quand tu regardais le chien jouer seul dans le jardin. Je suis comme lui, seul. Mais je ne joue plus. Je ne peux que repenser à ton nez droit, tes lèvres roses et aimantes. Je ne peux que repenser au contact de ces lèvres avec les miennes, de cette séparation que je savais courte. Du désir de te toucher qui s’évase dans mon âme.

Je frémis, un peu honteux, et je sors lentement dans le jardin vers mon bureau extérieur, ta main dans la mienne. Nous marchons vers cette remise dont nous avions fait un atelier, celui où j’ai écrit tant de fois ta vie, celle qui m’a tant de fois inspirée, celle qui a provoqué tant de livres, tant de fois lus. Je me retourne. J’ouvre les yeux. Encore une fois j’ai traversé le jardin la main vide, avec pour seule présence celle que j’ai imaginé. J’ouvre la porte, les yeux déchirés par ces murs que tu n’habites plus. Ici j’ai terminé les plus belles pages de ma vie grâce à toi, ici j’ai pleuré les pires mots de ma vie en pensant à toi, mais je crois que j’ai encore beaucoup à écrire pour toi, pour nous, pour la vie, parce que mon livre s’est ouvert avec toi, mais il me reste tant de chapitres à vivre.

Nouvelle sélectionnée dans le cadre du Salon du Livre Régional de Pignan

Rendez-vous manqué

Je déteste les jours de pluie parce qu’ils annoncent systématiquement des mauvaises nouvelles. La première fois que j’ai raté mon bac, il pleuvait. Le jour du décès de mon père, il pleuvait. Quand Lilyan m’a quitté, il pleuvait. Et chaque jour de pluie me ramène à ma condition d’homme triste et seule, chaque goutte devient une potentielle annonce prête à me mouiller pour des jours et des mois. Des années. Aucun vêtement sec ne me ramènera jamais mon père.

Depuis une vingtaine de minutes j’attendais Gauthier près de la Fontaine des Innocents un rendez-vous conclu par SMS la veille. Pas l’histoire d’amour comme dans les livres, juste un garçon rencontré sur une application quelques jours plus tôt. Photos attirantes, jolis sourires, intéressant à la discussion, quelques points communs, ont suffi à ce qu’on s’ajoute sur Facebook puis qu’on décide de se voir, en vrai. En vrai est une expression qui m’exaspère plutôt d’ailleurs. Comme si ces messages entre deux personnes pourtant bien réelles, qui utilisent des terminaux qu’on tient dans nos mains qui existent et qui passent bien des réseaux fait matérialisés n’était pas réels. Toutes nos conversations étaient bien réelles. Quand je lui a parlé de la perte de mon père et lui de sa dépression chronique, c’était bien réel. Mais on ne croit qu’à ce qu’on voit.

Quand la pluie a finalement cesse, je me suis dit qu’il ne viendrait pas. Encore un. A chaque fois ça me rend un peu triste, un déchirement comme l’impression d’avoir été trahi par le néant. Mais je m’y fais. Dans quelques jours je l’aurai oublié. Ma vie n’est qu’une succession de promesses non tenues.
Alors que je me levais pour aller regarder les livres de la libraire derrière, j’ai vu un visage passé. Je crois qu’il était l’allégorie de la tristesse, tellement les larmes semblaient marquer son visage et qu’il semblait le porter sur lui. Malgré la pluie qui venait tout juste de s’arrêter, il ne portait ni parapluie ni manteau pour couvrir ses beaux et longs cheveux blonds parfaitement secs. J’ai marché vers lui pour l’observer. Il s’est retourné. Gêné j’ai souri malgré ses larmes qui ne semblaient pas pouvoir sécher, elles. Je lui ai demandé son nom. Il m’a regardé puis a regardé ses pieds.

Allez, viens t’assoir avec moi. On est toujours mieux quand on partage sa tristesse à deux.

On s’est assis à la terrasse couverte d’un café qui fait le coin. En réalité, je suis souvent passé devant sans jamais oser y entrer alors que j’adore la décoration. Et j’avais envie de partager un thé vert. Quand j’ai demandé ce qu’il voulait boire il a haussé les épaules. Deux thés verts, ça ira.
J’attendais quelqu’un mais il n’est jamais venu. C’est sans doute moins grave que toi, mais… Je suis un peu sensible, alors c’est le genre de truc qui me met mal à l’aise.
Il m’a regardé dans les yeux, m’a fixé au point que j’avais l’impression de regarder le blanc de son âme et l’éclat de son esprit. Ou était-ce juste la clarté de ses yeux bleus qui m’éblouissait ? En tout cas, ce garçon était incroyablement beau et ne méritait pas de pleurer. Jamais.

Mais je me sens moins seul maintenant tiens, je suis content de t’avoir proposé, je ne fais jamais ça. D’ailleurs c’est la première fois.

Le garçon aux yeux bleus a baissé la tête pour esquisser son tout premier sourire depuis notre courte et naissante relation. Le serveur déposa nos deux tasses de thé. Je ne pouvais m’empêcher de le scruter, ce bel inconnu intrigant.

Qu’est-ce que tu faisais au milieu de cette place, aussi triste ?

Ses doigts se tortillaient les uns avec les autres, et ses yeux baissés tentaient d’éviter mes questions. Je crois que je venais de lui rappeler ses ennuis.
Je suis… désolé, enfin je ne te sens pas obligé de me raconter. Désolé, je ne suis pas très adroit avec les gens.

Son silence était déconcertant. Que dire de plus ? Il leva ses yeux, légèrement plissé comme pour me dire qu’il allait bien. Je savais qu’il me mentait évidemment, mais je n’avais pas envie de lui rappeler ses mauvais souvenirs. Juste de passer ce temps perdu pour un autre avec lui.

Tu peux sourire, c’est déjà une bonne chose je crois !

J’ai relevé mes yeux de ma tasse pour le regarder, et nos regards se sont croisés pour la première fois. Comment peut-on avoir des yeux aussi translucides ? L’inconnu prit sa passe de thé en me remerciant d’un nouveau sourire. Il avait toujours l’air triste, mais peut-être moins anxieux désormais, soulagé ?

Tu sais, peu importe ce qui t’arrives, j’ai appris un truc à force de vivre, c’est que le temps arrange les choses, et qu’on finit par oublier, petit à petit, de plus en plus, et à se faire à n’importe quoi. Il faut apprendre à aller de l’avant.

J’ai bu une gorgée de thé en regardant le bout de la rue qui semblait étonnement déserte.

Je crois que c’est ça, vivre.

Il posa sa main sur la mienne avant de la retirer lentement. Je pris ça pour un remerciement. J’ai regardé la Fontaine des Innocents qui semblait s’être arrêté, mais j’étais trop loin pour voir vraiment. Quand j’ai voulu voir ce que fixait mon bel inconnu… il avait disparu. La rue est redevenue vivante, bruyante. Le serveur s’est approché de la table sans me regarder, puis a posé un petit papier. L’addition indiquait : un thé, 5€.

Le soir avant de me coucher, je me suis connecté pour Facebook pour regarder mes messages. Et puis je me suis souvenu de Gauthier. Je suis allé sur son profil pour voir s’il m’avait bloqué. Non. Au moment de cliquer sur le bouton message pour lui faire part de ma déception de ce rendez-vous auquel il n’était pas venu, j’ai vu que son mur était rempli de messages d’amis postés aujourd’hui. Des messages de détresses, de tristesse, des on ne t’oubliera pas, des RIP, des putain pas toi. En remontant quelques messages, j’appris que Gauthier c’était suicidé dans la nuit.

Peiné par la disparation de celui que je ne connaissais que depuis quelques jours via des messages, mais obsédé par le nombre de messages de ses proches, je scrutai chaque publication jusqu’à cette postée par Amélie, les montrant tous les deux assis sur un banc public. Souriant, Amélie tenait ses longs cheveux blonds. Et Gauthier regardait l’objectif avec ses grands yeux bleus translucides.

La Fontaine (scénario)

1. INT – SALLE GAVEAU – NUIT
Sur la scène, FRANCESCO, un jeune homme d’une vingtaine d’années exécute vigoureusement Mazeppa sur un grand piano de concert devant une salle comble.

FRANCESCO (OFF)
La première fois que j’ai rencontré Tilda, je jouais au concert de fin d’année du conservatoire, Salle Gaveau. J’avais choisi Mazeppa, la 4ème étude transcendante de Franz Liszt. Une pièce difficile que je travaillais depuis des années.

Sur le bord de la scène, en coulisses, TILDA, une femme d’environ 70 ans, bourgeoise bien habillée, cheveux tirés en arrière, regarde le concert attentivement.
FRANCESCO achève la pièce.

2. INT – COULISSES DE LA SALLE GAVEAU – NUIT

FRANCESCO (OFF)
J’avais livré ce soir ma meilleure interprétation et reçu nombre de félicitations. Parmi elles, une de mes professeurs me présenta Tilda…

FRANCESCO sort de sa loge accompagné d’une jeune femme et d’un homme d’une quarantaine d’années qui lui présente TILDA. Ils se serrent la main. TILDA lui parle sans que l’on ne distingue des paroles. Elle le félicite chaleureusement.

FRANCESCO (OFF)
…qui me remercia longuement pour la pièce, visiblement un peu émue et m’expliqua qu’elle avait une véritable passion pour Liszt. Je ne sais trop si c’est son enthousiasme intriguant ou l’argent qu’elle me proposa qui me décida, mais quand elle me proposa de jouer chez elle du Liszt, j’ai accepté.

FRANCESCO sourit, emballé.

3. INT – BERLINE – NUIT
FRANCESCO est assis, peu à l’aise, à l’arrière d’une large berline noire conduite par un CHAUFFEUR d’une cinquantaine d’années. TILDA est assise de l’autre côté de la banquette, satisfaite.

FRANCESCO (OFF)
Elle habitait seule à Neuilly dans une grande villa qu’elle avait hérité de son mari décédé il y a quelques années. Passionnée de musique classique, elle avait créé une fondation pour soutenir la création musicale un peu partout.

4. EXT – MAISON DE TILDA – NUIT
La voiture roule dans un petit chemin bordé d’arbres et s’arrête entre les marches de la maison devant une fontaine où trône une statue d’un éphèbe musicien nu.

FRANCESCO (OFF)
Il n’y aurait qu’elle, moi et son Steinway D274 entre nous m’avait-elle dit.

FRANCESCO sort de la voiture et ferme la porte de la berline noire, marchant dans les graviers vers la maison.

5. INT – MAISON DE TILDA – NUIT
Le salon est une grande pièce de marbre blanc et noir où trône un immense piano à queue Steinway D274 qui semble intact et vierge. FRANCESCO tourne doucement autour sans oser s’en approcher.

TILDA
Désirez-vous boire quelque chose, jeune homme ?

FRANCESCO
(peu à l’aise)
Non, merci, ça ira. Madame.

TILDA fixe FRANCESCO avec un léger sourire en coin. Toujours mal à l’aise, FRANCESCO détourne le regard pour et scrute la pièce en touchant le piano d’une main.

TILDA
(en prenant un petit temps entre toutes ses phrases)
Vous m’avez fait grande impression l’autre soir.
Il est rare qu’un garçon aussi jeune soit capable de rendre,
avec autant de poésie et de violence,
toute la complexité des études transcendantes de Liszt.

FRANCESCO
Merci madame.

FRANCESCO ouvre le couvercle noir du piano, la caresse et le contemple. Il joue quelques notes.

TILDA
Inutile de me remercier.
Je ne dis jamais rien pour être gentille.

FRANCESCO ne se détend pas.

TILDA
Vous avez un don jeune homme.
Vous êtes le premier petit garçon que j’invite dans ma demeure pour y jouer en privé.
Les petits garçons m’embêtent généralement.
Ils jouent sur le piano comme ils jouent, pardonnez-moi l’expression, avec leur verge.
Rapidement, frénétiquement, froidement, mécaniquement.
(elle s’approche de lui, mime ce qu’elle dit avec grâce)
Les hommes par contre… Les hommes jouent du piano comme ils jouent avec le corps d’une femme.
(elle fait de grands gestes qui font voler le tissu de sa robe légère)
Avec passion, dans un mélange de légèreté et de fermeté.
Avec érotisme.
Croyez-vous être un homme ou un petit garçon mon cher ?

FRANCESCO est immobile et s’assied devant le grand piano.

FRANCESCO
(surpris par la question et gêné)
Hum… Je… Je… C’est une question intéressante… Je

FRANCESCO croise ses mains.

TILDA
(voulant réchauffer un peu l’atmosphère)
Bien sûr, pardonnez-moi ! Je deviens vieille et m’embourbe dans des discutions épineuses sans même y réfléchir. Pardonnez-moi.

FRANCESCO
Il n’y a pas de problème madame.

TILDA
(Temps) Bon, vous sentez-vous à l’aise de débuter.

FRANCESCO
Absolument madame.

FRANCESCO se tourne face au clavier. Il place ses doigts au-dessus des touches. Après une lente respiration, il débute Appassionata. TILDA, dans son canapé, fixe FRANCESCO de la même façon qu’elle le faisait lors du récital, avec douceur et tendresse.

FRANCESCO (OFF)
Cette soirée, malgré un début embarrassant, se déroula sans encombre.
Je restai une demi-heure à la fin de ma performance pour lui tenir compagnie. Je crois qu’elle avait besoin de paroles autant que de musique.
Elle me proposa de venir chaque jeudi en début de soirée pour lui jouer quelques morceaux. De Liszt bien sûr.

FRANCESCO continue de jouer la pièce devant TILDA, passionnée.

6. INT – MAISON DE TILDA – SOIR
Assis devant le piano, FRANCESCO joue Chasse-Neige. TILDA, debout près de lui, pose une main sur son épaule et regarde avec attention ses doigts virevolter sur le clavier.

FRANCESCO (OFF)
Une intimité se créait entre moi et Tilda.
J’y voyais l’intimité d’une vieille dame qui avait besoin de compagnie, celle d’une relation grand-mère – petit-fils peut être.
Elle qui m’écoutait, me donnait quelques conseils, m’encourageait, en redemandait, toujours souriante.

TILDA dépose un plateau avec quelques biscuits et du thé sur un guéridon près du piano. Elle marche lentement autour de FRANCESCO qui continue de jouer Chasse-Neige. Elle caresse son épaule en souriant et laisse tomber sa main sur son dos.

7. INT – MAISON DE TILDA – SOIR
FRANCESCO exécute Eroica alors que TILDA est étendue sur le canapé de cuir derrière le piano.

FRANCESCO (OFF)
Je remarquai après quelques séances qu’un frisson étrange la parcourait lorsque je m’exécutais au piano.
Sans savoir qu’en penser.

Couchée sur le canapé, TILDA a de temps à autres, de petites convulsions au niveau du bas ventre.

FRANCESCO (OFF)
J’entendais entre deux silences sa respiration devenir plus lourde et plus saccadée.
À ces moments précis, je sentais qu’elle ne me regardait plus jouer.

TILDA, dans une extase, tient sa tête vers l’arrière, les yeux fermés.
Les mains de FRANCESCO courent sur le clavier.
FRANCESCO finit les dernières mesures de Eroica, faisant dos à TILDA, toujours étendue sur le canapé.

8. INT – MAISON DE TILDA – SOIR

FRANCESCO (OFF)
Lors de ma cinquième ou sixième venue, un événement changea la vision de mes visites.
Alors que je jouais Feux Follets, je remarquai que TILDA respirait encore plus fort qu’à l’habitude.

FRANCESCO termine la pièce et se redresse lentement sur son siège. On entend la respiration de TILDA qui se change parfois en légers cris de jouissance. VICTOR n’ose pas se retourner et reste crispé sur son siège.

Silence.

Après quelques secondes, il jette un coup d’œil en direction de TILDA et l’aperçoit, une main à la culotte, se masturbant sur le canapé. Honteux, il se retourne vers le clavier et débute rapidement Wilde Jagd avec un peu de maladresse dans l’exécution. Il joue rapidement, cripsé.

La main de TILA se pose sur son épaule. Il cesse de jouer.

Silence.

FRANCESCO, mains sur les cuisses, regarde droit devant lui.

TILDA
Tu te mets à jouer comme un petit garçon maintenant.

FRANCESCO
Désolé… Je… Je ne voulais pas vous…

TILDA
Tu n’as rien fait de mal.
(temps)
Ça te rend nerveux de regarder ?

FRANCESCO reste toujours immobile. TILDA tourne autour de lui et le regarde tendrement, parfaitement habillée.

FRANCESCO
Je ne sais pas.

TILDA
As-tu déjà vu une femme se caresser ?

FRANCESCO
Oui, oui… C’est que… C’est inhabituel…

TILDA
Veux-tu tout de même continuer de jouer
ou tu préfères arrêter ?

FRANCESCO déglutit difficilement.

Silence.

Il prend une respiration, place ses doigts au-dessus sur clavier, puis expire en débutant Mazeppa.

TILDA se déplace autour du piano en glissant ses mains sur la surface noir de l’instrument, bougeant la tête sur la mesure. Son visage semble prendre du plaisir sur les montées du morceau. FRANCESCO fixe ses doigts. TILDA monte doucement sur l’extrémité du piano et avance en direction de FRANCESCO. Arrivée près du lutrin, elle s’assoit face à FRANCESCO et monte ses genoux en laissant glisser sa robe le long de ses cuisses. Les yeux clos, elle porte la main à son sexe et se caresse lentement. FRANCESCO ne la regarde pas et continue.

À mesure que la pièce grimpe d’intensité, la respiration de TILDA se fait de plus en plus forte et se font dans la musique. Dans un paroxysme de plaisir, la cyprine de TILDA coule le long du piano et termine son parcours en se déversant légèrement sur le clavier du Steinway.

9. EXT – MAISON DE TILDA – SOIR
FRANCESCO quitte d’un pas rapide la demeure de TILDA.

FRANCESCO (OFF)
Honteux, je jurai de ne plus jamais remettre les pieds dans cette demeure.
C’était tellement gênant, troublant et… dégueulasse.
Je trouvais son attitude tellement déplacée.

FRANCESCO franchit la grande porte donnant sur la rue, marche à travers les graviers, et passe devant la fontaine.

(NOIR)

10. EXT – SALLE DE CONCERT – SOIR
VICTOR sort de la salle de spectacle d’un pas rapide et cherche un taxi.

FRANCESCO (OFF)
J’ai revu une fois quelques mois après l’incident TILDA à la sortie d’un concert.
Elle était seule et semblait chercher son chauffeur.

FRANCESCO hèle un taxi et ouvre la porte. TILDA s’engouffre aussi dans sa voiture en regardant FRANCESCO à travers sa fenêtre fumée. TILDA baisse la vitre et sourit à FRANCESCO.

FRANCESCO (OFF)
Son sourire semblait s’excuser.
Ses yeux semblaient m’inviter.
Et j’allai la saluer.

FRANCESCO ferme la portière de la voiture, s’approche de celle de TILDA puis lui dit quelques mots que l’on ne distingue pas.
FRANCESCO (OFF)
Elle me proposa de venir chez elle une dernière fois.
Pour le concert de l’amitié me dit-elle.
Jamais je ne comprendrai pourquoi j’ai accepté.
Mais j’ai accepté.

VICTOR entre dans la voiture.

11. INT – BERLINE – SOIR
Le son de l’exécution de Mazeppa débute dans la voiture. FRANCESCO semble moins gêné, et parle avec TILDA. On n’entend pas leurs paroles. Ils rient.

(le son est continu)

12. EXT – MAISON DE TILDA – SOIR
La berline passe devant la fontaine et s’immobilise devant l’escalier de la villa.

13. EXT – MAISON DE TILDA – SOIR
TILDA et FRANCESCO parlent dans le salon. On voit également FRANCESCO joue Mazeppa.
Derrière lui, TILDA glisse ses mains dans ses cheveux puis caresses ses épaules.

VICTOR (OFF)
Ce soir-là, je jouais Mazeppa comme je ne l’avais jamais fait auparavant.
La violence des cordes venait de cette étrange excitation que me procurait Tilda.

FRANCESCO continue et ne se laisse pas déconcentrer. Il exécute à merveille sa partition.
TILDA caresse FRANCESCO. Ses mains se déplacent sur son torse et sur ses cuisses. Concentré, le pianiste joue la partition avec maîtrise.

VICTOR (OFF)
Oui elle m’excitait, Dieu seul sait pourquoi.
Ivre et stimulé par ses gestes et ses mouvements, je continuai à marteler Mazeppa sur son Steinway, frappant chaque note…
Comme un mâle.

TILDA lâche FRANCESCO et se déplace autour du piano. Doucement, elle grimpe sur l’extrémité de l’instrument et avance en direction de FRANCESCO. Arrivée près du lutrin, elle s’assoit face à FRANCESCO, porte la main à son sexe et se caresse lentement. FRANCESCO la regarde.

FRANCESCO (OFF)
Libéré d’une quelconque tension, je laisse TILDA prendre plaisir au rythme de Mazeppa, comme une union sacrée en sexe et musique.
Quand l’excitation est devenue trop forme, je lâchai le clavier pour pris entre mes mains TILDA d’un geste ferme.

FRANCESCO interrompt la pièce d’un accord dissonant. Il défait son pantalon, empoigne le tabouret et l’amène du côté latéral du piano. Alors qu’il monte sur le siège, TILDA s’approche de lui et croise ses jambes autour de son bassin. FRANCESCO la pénètre de façon brusque, emporté par la musique qui résonne encore et les émotions.

Après quelques instants, TILDA pousse un grand cri de jouissance et s’effondre, inanimée sur le piano. FRANCESCO saute du tabouret, remet son pantalon en vitesse, regarde à gauche et à droite, remonte sur le tabouret et tente de réveiller TILDA en lui donnant de petites claques au visage.

FRANCESCO (OFF)
Tilda mourut un soir d’hiver.
Je ne fus pas accusé de quoique ce soit et, pour préserver la réputation de la dame…

Le pianiste continue de tenter de réanimer la dame. Après un moment passé à la gifler, il téléphone, agité.

(NOIR)

14. INT – EGLISE – JOUR
FRANCESCO (OFF)
…l’histoire ne s’ébruita pas.
J’assistai à ses funérailles quelques semaines plus tard. Beaucoup de personnes étaient venues à l’église pour rendre un dernier hommage à Tilda.

A l’intérieur d’une église, un jeune pianiste joue Chasse-Neige devant un parterre de personnes tristes.

FRANCESCO (OFF)
Parmi la foule, je remarquai que dans un coin de la salle, une dizaine de garçons, dont certains pianistes que je connaissais écoutaient la messe, silencieux, alors qu’en arrière-plan, on pouvait entendre la 12ème étude transcendante de Liszt.

Alors que défile ceux qui pourraient être la famille, à mesure que la voix off avance, des JEUNES HOMMES (la vingtaine, la même physique que FRANCESCO), avance en file indienne pour bénir le corps une dernière fois.