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Catégorie : Récits périssables

La raison

Hiver 39. J’étais perdu depuis un moment déjà, naviguant au gré du vent sur la rue de Rivoli. Couché à côté de la Poste, tête entre les mains avec quelques flocons pour seule compagnie, j’écoutais le bruit de la bise.

Un homme perdu dans son manteau, un garçon aux yeux tristes surveillait ma misérable présence, curieux de savoir ce que faisais un homme en complet bleu sur le sol.

« Sale journée ? »

Je souris, en regardant le feu du coin de la rue éclairé les rides profondes et les immenses tombants des yeux d’un vieux passant. Il soupira alors que mes lèvres tentaient d’assembler des mots.

« Pour le moins horrible, oui. »

Il hocha la tête de s’approche de moi. Nous étions désormais deux sur le sol froid.

« Vous ressemblez à ces hommes qui ont besoin d’aide. »

Son nom était Patrick. Fils d’immigrés irlandais, il était arrivé à Paris il y a quelques années. Il avait la voix fébrile comme l’hiver, et chacun de ses sons marquait un espoir remplissant le vide de mon coeur. J’étais l’homme qui avait besoin d’aide, il était l’espoir de cette soirée.

« Pourquoi attendre ici ? Vous n’avez pas de maison où vous reposer ? »

J’ai regardé derrière moi les grands piliers du matin qui s’élevaient vers le ciel noirci de l’hiver.

« Il m’a juste pensé que c’était le meilleur endroit pour réfléchir. »
« Vous semblez regarder cet endroit d’une façon telle que ça ne peut pas avoir de signification particulière pour vous. Je me trompe ? »

Bien sur qu’il avait raison. Cet homme était l’allégorie de la raison.

Pensées forestières

J’aime me promener en forêt. Le seul son de l’instant est celui du craquement des branches sèches et des feuilles mortes sous mes pieds. Il n’a pas plus depuis des jours. Dommage, j’aime l’odeur de la forêt humide, et de l’humus qui remonte. Autour de moi, la faune inconsciente organise sa vie sans s’occuper de ma présence. Eux aussi ont leurs sons propres.

Puis les sons s’accumulent, parallèles, ceux de la nature qui vit sans moi. Sans humain. Une fumée s’élève au dessus de la canopée. Je la vois, je la sens, cachée derrière un gros arbre. Puis une flamme. Le visage du feu m’apparait en quelques seconde, comme un personnage de comic.

Les êtres vivants sont remplacés par ces flammes cinglantes qui s’agissent à l’horizon en me regardant fixement. Je me risque à les scruter discrètement, caché derrière le gros arbre. La tentation de fuir s’éveille. Le laisser là, grandir au loin, et me sauver. Mais non. Fasciné, je l’admire, le regarde jaillir et bondir, prendre son envol et déverser son feu de fusion tout autour de lui. La peur est une entaille qui me paralyse.

Ce bruit

Je sais que je suis seul dans cette chambre. Je sais que je suis seul dans ce monde. Être seul ne m’effraie pas. Mais être seul ne veut pas dire que je ne comprends pas ce qui ce passe. J’ai quatorze ans. Je suis seul, mais j’entends ce bruit.

Ce bruit que j’entends pourrait être le battement de mon coeur. Instable, incohérent, il est toujours là. Ma mère. J’entends un bruit dans sa chambre. Autant que je le peux, je me connecte aux mouvements du couloirs pour écouter le bruit de la peur. Je peux ressentir cette peur que je n’ai plus besoin de cacher. Je peux l’entendre, entendre le bruit des pleurs, des coups et des plaintes. Plaider pour ma propre survie dans ce monde où je me cache. Tout ce que je fais, je le fais pour ce monde de différence.

J’espère qu’elle va bien. Couvrant mes yeux pour ignorer la souffrance des bruits, je me balance d’avant en arrière pour empêcher mon esprit de courir trop loin. La pièce se remplit de ces bruits et j’entends désormais la peur qui se rapproche de moi en hurlant, brisant mon regard. Quelques larmes coulent sur mon visage et se brisant sur mon menton. Impossible de dépasser ce bruit qui ressemble à l’eau d’une vague qui se casse sur le rivage. Où alors ? Je cours dans but.

J’arrête. Je suis dans ma chambre, l’esprit perdu dans mes pensées. Le bruit devient plus doux, décoloré, désolation d’un passé incertain qui se brouille avec les souvenirs de demain. Mais je sais que tout recommencera.L

Hiver éternel

J’ai toujours aimé la cour de derrière pendant l’hiver. Je m’y reposais le long de la saison, sur un rocking chair en contemplant la neige lisse, tandis que le chien sautillait en imprimant ses petites traces de pas. La vue était romantique comme un livre de Hugo.
Le chien ne pouvait pas comprendre cette beauté. Jamais il ne pourrait apprendre le plaisir de la vision, de la chute de ces flocons frais sur le pelouse bien verte.
Maintenant que je suis vieux, j’attends que mes fils viennent piétiner la poudreuse immaculée. Je sais qu’ils ne viendront jamais. Mon chien est mort, et avec lui l’espoir d’être un jour rejoins dans mes romantiques visions bucoliques.
Je me berce, seul sur mon rocking chair, dans un silence qui me terrifie, en attendant que la mort m’emporte, là où je serai avec lui. Là où l’hiver dure toujours.

Vers l’avant

L’eau bleue glaciale grillant comme un bijou dans le noir. Il s’agenouilla pour frotter sa main et sentir la fraicheur. Il se sentait comme un cristal liquide alors qu’il lissant sa surface de sa main délicate. Il prit une profonde inspiration avant de pénétrer dans l’eau. Ses jambes tremblaient alors que sa peau rougissait à mesure qu’elle touchait l’eau froide. Il voulait sortir, courir loin du froid, mais resta courageux face à cette nature impitoyable. Son coeur, battant comme un tambour à chaque pas, ne le raisonnait pas. A mesure qu’il entrait dans l’océan, sa peur se noyait comme sa folie. Il pouvait nager vers la liberté.

Dans sa tête

Explosion. Quelques flammes sortent du tube d’où s’envolent une balle à vive allume, s’enfonçant dans le crâne de Connor Jennings. Sous l’impact du projectile, sa tête s’avance violemment. L’homme armé devant lui le pousse au sol. Il s’avance, sort une lame de son long imper beige et caresse le corps de sa victime. Le fer s’enfonce dans la chair rosée qui crisse, déchirant la peau. Le sang de velours coule de quatre endroits sur la chemise azur de Connor Jennings, tant que son assassin essuie sa lame luisante.
Avait il le choix ? Peu importe. Seul l’instant compte. Sa vision large balaye la zone en espérant qu’aucun regard ne vienne contempler son œuvre. Personne aux fenêtres. Le temps passe comme coule le sang et le désormais tueur regarde les cheveux mi longs de Connor qui gisent sur le sol. Ils ont la couleur d’une cerise bien mûre. Juste à côté, les clés de sa Cadillac Eldorado de 1968 semblent abandonnées. Elle aussi a la couleur d’une belle cerise d’été.
L’homme saisit les clés de mains mortes de Connor Jennings en prenant soit ne pas toucher, ni même effleurer sa peau. Il se précipite sur la Cadillac, enjambe la porte et insère les clés dans la serrure d’allumage. Doucement, il démarre vers l’ailleurs, vers l’oubli, laissant derrière lui les regrets et les remords, à la recherche du suivant. Parce qu’il faudra un suivant.